L'éducation, où en est-on ? Entretiens et regards croisés avec Philippe Meirieu

Publié le par Europe-Ecologie, les Verts de Fontenay-sous-bois

Le samedi 7 mai, 90 organisations du monde de l'éducation ont répondu à l'invitation  d'Europe Ecologie Les Verts pour débattre de ses propositions sur l'éducation. 

 

Europe Ecologie Les Verts finalisera l’écriture du projet EELV "à la lumière des propositions avancées par ses deux cents invités".

 

Entretien après la convention sur l'éducation d'EELV

avec Philippe Meirieu, mardi 10 mai 2011, 08:20

 

Philippe Meirieu (Europe Écologie Les Verts)

et Cécile Duflot 

 

« En finir avec une politique éducative qui a très fortement découragé les acteurs »

 Redonner de l'espoir et des marges de manœuvre pour que les acteurs ne se sentent plus acculés à ne faire que survivre dans une institution qui les surveille » :

Tel est l'objectif qu'assigne le pédagogue Philippe Meirieu à Europe Écologie Les Verts.

Le vice-président en charge de la formation au sein du conseil régional Rhône-Alpes tire, dans un entretien à AEF, le bilan de la convention nationale organisée par son parti sur le thème de l'éducation samedi 7 et dimanche 8 avril 2011 à Sciences Po Lille.

AEF : Pourquoi avoir organisé cette convention nationale sur l'éducation et non pas sur l'école ?

 Philippe Meirieu : Ce qui nous différencie des autres partis, c'est que nous ne traitons pas l'éducation uniquement au sens scolaire du terme : pour nous, ce thème correspond à un ensemble plus vaste, qui intègre ce qui se passe dans la famille, dans le tissu associatif et culturel, dans les médias. Il faut en finir avec la caricature qui a marqué ces dernières années et prendre en compte la complexité des situations.

Nous pensons ainsi qu'on ne peut pas tout demander à l'école, en particulier de rendre les enfants attentifs dans une société qui ne cesse de les stimuler.

Nous avons par exemple réfléchi, lors d'un atelier, à ce que pourrait être un cahier des charges de la télévision publique, qui permettrait la diffusion d'un journal télé pour les enfants ou de films en version originale sous-titrée et qui limiterait la publicité avant et après les programmes destinés aux enfants.

Car la question de l'environnement psychique de l'enfant est indissociable de la réflexion sur l'éducation.

 AEF : Cette convention avait la particularité d'associer les acteurs de terrain. Que retirez-vous de leurs prises de position ?

 Philippe Meirieu : Nous devons en finir avec une politique éducative qui a très fortement découragé et stigmatisé ces acteurs de terrain : le niveau de désinvestissement de l'État dans le service public, à travers les suppressions de postes, nous amène très clairement à un point de rupture.

 Il nous faudra redonner de l'espoir et des marges de manœuvre pour que les acteurs ne se sentent plus acculés à ne faire que survivre dans une institution qui les surveille.

La question de la pression de l'évaluation sur le système éducatif a été plusieurs fois abordée lors des ateliers : une sorte de technocratie semble s'être emparée de l'école pour imposer une obligation de résultat au risque de faire oublier les missions éducatives du système, notamment les missions citoyennes et culturelles.

Cette convention a aussi mis en avant la nécessité de travailler sur le collectif, pour sortir les élèves de leur isolement, pour aider les enseignants à travailler en équipe, pour encourager les écoles à s'insérer dans un environnement éducatif local, en jouant sur les coopérations et les complémentarités.

Il y a une nécessité de retrouver les vraies missions du service public, l'égalité et la continuité territoriale : le service public doit être un recours, pour que les familles ne soient pas contraintes de se retourner vers le privé.

AEF : Dans cette perspective, quelle doit être la place de l'enseignement privé ?

Philippe Meirieu : Le privé concentre 20 % des élèves français. Je pense qu'il nous faut rechercher une manière plus équitable de répartir les crédits, par exemple en prenant en compte le critère de mixité sociale.

AEF : La question du décrochage scolaire a également été abordée au cours de la convention…

Philippe Meirieu : Près de 10 % des 16-25 ans seraient, selon le recensement de 2007, sans statut : pas lycéens, pas étudiants, pas apprentis, pas inscrits dans une mission locale, pas demandeurs d'emploi…

Il faut agir pour ces jeunes absents des politiques publiques, qui sont dans une situation d'errance inacceptable. Nous allons confronter les expériences menées dans plusieurs régions pour élaborer des propositions.

Mais un consensus se dégage déjà, même s'il y a encore un débat sur les modalités, sur l'idée d'un crédit-formation qui permettrait à ceux qui n'ont pas pleinement bénéficié de la formation initiale d'avoir une nouvelle chance.

AEF : Quels sont les points de désaccord qui ont pu apparaître au cours de cette convention ?

 Philippe Meirieu : La suppression des grandes écoles, proposée par Eva Joly,(1) est un point de débat qui traverse les militants : la question est peut-être plutôt de définir les conditions d'accueil dans l'enseignement supérieur.

Il y a eu aussi des débats autour des obligations des enseignants – comment organiser le travail en équipe ou la présence dans les établissements – ou sur les poids des parents sur l'école.

Mais globalement, nous sommes tous dans la recherche de propositions susceptibles de redonner de la confiance et du tonus à un système éducatif un peu exsangue.

Personne n'attend le miracle d'une nouvelle réforme : ce qu'il nous faut, c'est un nouveau dynamisme misant sur l'inventivité. L'enjeu de la campagne électorale sera la construction d'un climat de confiance entre le politique, l'école et la nation.

 (1) : Eva Joly “Les grands patrons des banques françaises viennent de s’accorder des bonus injustifiables, au mépris de la directive européenne qui régule leurs rémunérations. Cette situation montre bien qu’il y a une confiscation du pouvoir par une oligarchie française. Lorsqu’on regarde leur parcours, on s’aperçoit qu’ils sont issus des mêmes grandes écoles : ces grandes écoles, qui sont la fierté de la République, forment une élite qui a perdu de vue l’intérêt général.”

 

 « L'école française est en panne »,

« les parents comme les élèves ont perdu confiance en l'institution... »

Dans l'ouvrage "L'école et son miroir — Regards croisés sur l'école d'hier et d'aujourd'hui", le pédagogue Philippe Meirieu échange avec le psychanalyste Jean-Bertrand Pontalis sur sa vision de l'école, et ses espoirs pour l'avenir de l'institution.

Quelles sont les dif­fé­rences majeures entre « l'école d'hier » et « l'école d'aujourd'hui » ?

Tout dépend ce qu'on nomme « école d'hier » et « école d'aujourd'hui ». Pour cer­tains, « l'école d'hier » – qu'ils lient à leur propre jeu­nesse et à leur propre réus­site – était nécessairement meilleure, car plus sélec­tive. Et, effec­ti­ve­ment, plus une école est sélec­tive, plus elle obtient de meilleurs résul­tats...

Disons donc que « l'école d'aujourd'hui », en com­pa­rai­son à celle d'hier, démocratise l'accès à l'Éducation, sans pour autant garan­tir de bons résultats.

A cet égard, « l'école d'aujourd'hui » n'a pas encore com­plè­te­ment émergé, car nous avons trop cru qu'il suf­fi­sait d'en démo­cra­ti­ser l'accès pour démo­cra­ti­ser la réus­site.

A ce jour, nous n'avons pas encore construit des modes de fonc­tion­ne­ment, des péda­go­gies, capables de prendre en charge et d'accompagner, de manière à la fois per­son­na­li­sée et col­lec­tive, tous les élèves.

Ajoutons à cela des évolu­tions socio­lo­giques majeures qui imposent de repen­ser des ques­tions fon­da­men­tales, comme la lutte contre le zap­ping men­tal ou la construc­tion d'un cadre struc­tu­rant... et vous aurez une idée de l'importance des défis que nous avons à relever !

Dans L'École et son miroir, vous écri­vez : « Les parents comme les élèves ne sont plus dans la confiance aveugle à l'égard de l'institution sco­laire et des ses maîtres » : com­ment expliquez-vous ce changement ?

C'est une évolu­tion qui touche tous les domaines. Elle com­porte un volet inquié­tant : la méfiance sys­té­ma­tique à l'égard de maîtres et de l'institution sco­laire ; une forme de « consu­mé­risme » sco­laire qui amène les élèves et leurs familles à recher­cher le meilleur rap­port qualité/prix.  Cela entraîne la sus­pi­cion, la peur d'être lésé, la judi­cia­ri­sa­tion des rela­tions entre les acteurs de l'École...

 Je crains qu'on ne puisse reve­nir en arrière, même de manière autoritaire, car ceux-là même qui dénoncent ce phé­no­mène au plan socio­lo­gique et poli­tique adoptent ces com­por­te­ments quand il s'agit de leurs propres enfants.

La véri­table ques­tion est : com­ment prendre en compte ces demandes indi­vi­duelles pour les trans­for­mer en exi­gence col­lec­tive ? Comment renouer le dia­logue entre les acteurs sur des bases construc­tives, autour de la recherche du bien com­mun et non au tra­vers de reven­di­ca­tions indi­vi­duelles ?

Il est bien de construire les condi­tions d'un nou­veau pacte sco­laire entre l'École et la Nation.

Un pacte où la pro­messe sco­laire soit suf­fi­sante pour que cha­cun en accepte les règles.

L'école et son miroir

Dans L'école et son miroir — Regards croi­sés sur l'école d'hier et d'aujourd'hui paru le 3 mars der­nier aux Editions Jacob Duvernet, Philippe Meirieu, cher­cheur, pro­fes­seur, spé­cia­liste en sciences de l'éducation et en péda­go­gie, échange sur l'École, son passé, son pré­sent et ses carences avec Jean-Bertrand Pontalis, phi­lo­sophe, écri­vain et psy­cha­na­lyste.

Vous écri­vez égale­ment que « l'école fran­çaise est en panne » :

à quel(s) niveau(x) et pour­quoi ce constat ?

Notre école n'est plus un outil de pro­mo­tion sociale. Elle décou­rage les plus modestes et ne leur assure même pas le niveau mini­mum de réus­site qui leur per­met­trait de ne pas se sen­tir exclus.

Et, sur­tout, notre école s'est « dés ins­ti­tu­tion­na­li­sée » : elle n'est plus une ins­ti­tu­tion, mais un ser­vice, un vaste ensemble de ser­vices de tous ordres où les indi­vi­dus cherchent la satis­fac­tion de leurs inté­rêts.

Les établis­se­ments sont deve­nus des lieux de pas­sage peu ou mal struc­tu­rés, sans véri­table col­lec­tif, sans rituels forts, sans pro­jets clairs.

Que faudrait-il faire pour que ça change ?

Quelles nou­velles mis­sions doit se fixer l'École ?

Je crois qu'il faut « ré ins­ti­tu­tion­na­li­ser » l'école : défi­nir un cahier des charges natio­nal rigou­reux sur les obli­ga­tions des établis­se­ments. Favoriser, dans cha­cun d'entre eux, un vrai tra­vail d'équipe et une prise en charge conti­nue appro­fon­die des élèves. Améliorer la péda­go­gie en la cen­trant sur le tra­vail effec­tif en classe...

Une dernière question :

Quel regard portez-vous sur les der­nières réformes de l'Education natio­nale ("mas­te­ri­sa­tion", recru­te­ment à Pôle emploi...) et les coupes bud­gé­taires qui les accom­pagnent (sup­pres­sion de postes...) ?

Je suis très inquiet. Il me semble que nous par­ve­nons au point de rup­ture, au moment où la colère et le décou­ra­ge­ment risquent de mettre en péril l'institution de manière grave. Les cadres de l'Education natio­nale le sentent bien : ils tentent d'éviter l'explosion en aug­men­tant les contrôles et en accen­tuant la pres­sion.

Le libé­ra­lisme et la mise en concur­rence des indi­vi­dus et des ins­ti­tu­tions s'accompagne ainsi d'une capo­ra­li­sa­tion tou­jours plus grande des per­son­nels. A la fois pour conte­nir les forces cen­tri­fuges et pour four­nir aux « consom­ma­teurs d'école » les indi­ca­teurs les plus per­ti­nents pour s'orienter dans le « mar­ché sco­laire ».

L'hégémonie des évalua­tions quan­ti­ta­tives décou­rage toute vel­léité vrai­ment éduca­tive. Le « pilo­tage par les résul­tats » encou­rage la sélec­tion en pro­po­sant d'arroser sys­té­ma­ti­que­ment là où c'est déjà mouillé.

La tech­no­cra­tie ambiante — qui envoie les élèves en dif­fi­culté vers l'échec — met hors-la-loi la péda­go­gie qui cherche com­ment faire réus­sir cha­cun dans un tra­vail à la fois per­son­na­lisé et coopératif.

Un dernier mot : 

"Nos propositions ne relèvent pas uniquement du registre purement scolaire.

 

Nous avons un projet global, qui inclut également l'éducation familiale, l'éducation aux médias et au numérique, et la formation tout au long de la vie", a expliqué à l'AFP M. Meirieu.

 

"Parmi les propositions originales: donner droit à chaque jeune, à partir de 16 ans, à une année de coupure, suivie d'une reprise de parcours, de manière à ce qu'il expérimente "autre chose" qu'un parcours scolaire classique (un service civique par exemple)."

 

"Nous avons abordé aussi la formation des enseignants, décapitée" par la réforme entrée en vigueur en septembre, ainsi que la question des "moyens" attribués à l'éducation".

 

"Ces propositions vont maintenant être confrontées aux réactions des parents d'élèves, associations, organisations syndicales, invités à débattre en ateliers".

 

sites sources et ressources :

http://www.aef.info/public/fr/nonabonne/accueil/accueil.php

http://www.vousnousils.fr/

http://www.meirieu.com/actualite_8_09.html

http://www.educationetdevenir.fr/

Télécharger le Document de travail sur la Convention Education

  • Cécile Duflot, Secrétaire nationale d’Europe Ecologie Les Verts
  • Philippe Meirieu, Président du Conseil Fédéral d’Europe Ecologie Les Verts
  • Marie-Christine Blandin, Sénatrice du Nord, ancienne présidente du Conseil régional Nord-Pas De Calais
  • Yann Forestier, Responsable de la commission Enfance, éducation, formation d’Europe Ecologie Les Verts
  • Laurent Audouin, Responsable de la commission Enseignement Supérieur et Recherche d’Europe Ecologie Les Verts
  • Olivier Masson, Coordinateur de la convention « Pour une société éducatrice »
  • Matthieu Orphelin, Vice-président du Conseil régional Pays de la Loire, correspondant du groupe « Projet » pour les questions éducatives

Publié dans Education

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